« Déconstruction mimétique » est le syntagme d’une grande hésitation. Cette hésitation, énorme, si l’on veut, est décidée, jusqu’au-boutiste même – Lacoue-Labarthe n’hésitant pas à penser, avec Hölderlin, l’infidélité comme étant aussi le comble de la fidélité. Mais jusqu’au bout de quoi faut-il aller ? À quoi faut-il encore être fidèle ? « Il faudrait soutenir jusqu’au bout la thèse philosophique elle-même, selon laquelle – toujours – il faut la vérité ».


« Un colloque s’emploie toujours à oublier le risque couru : d’être seulement l’un de ces spectacles à l’occasion desquels, en bonne compagnie, on juxtapose des discours ou des dissertations sur un sujet général. Si cette rencontre avait quelque chance d’échapper à la répétition, ce serait dans la mesure où quelque imminence, chance ou péril à la fois, ferait pression sur nous. »

Quelque chose se décide, « quelque chose qui contraint à la dessaisie ». Il faut décidément la dessaisie de l’inéluctable détermination platonicienne de l’être et de la mimesis – « il y a une urgence philosophique à laquelle il n’est pas possible de se dérober : obligation nous est faite de repenser la mimesis, d’en déconstruire toute l’interprétation ». Et Derrida hésite : « il n’est pas sûr que “Lacoue-Labarthe” déconstruise l’inéluctable détermination platonicienne de la mimesis, – il n’est pas sûr que “déconstruire” soit le meilleur mot pour la réinscription qu’il en fait dans les structures du double bind, de l’abîme, de l’Unheimlichkeit, de l’hyperbologie, etc. » ; et Lacoue-Labarthe hésite : « Il faudrait pratiquer quelque chose comme une (dé)construction, moins critique que positive, pour ainsi dire peu négative. » Et c’est bien pourquoi ce qui s’essaie au titre de « Déconstruction mimétique » est le syntagme d’une grande hésitation.

Et il y a encore ce conditionnel, ou plutôt cet inconditionnel peu commun : « Il faudrait soutenir jusqu’au bout la thèse philosophique elle-même, selon laquelle – toujours – il faut la vérité ». Quel est l’espacement étrange, l’hyperbologie de ce conditionnel inconditionnel ? La marque d’une hésitation décisive ? Imitons, remarquons : « Il faudrait soutenir qu’il faut la vérité ». Il y a une distance mince, un recul imprenable, un pas, le vide d’une articulation, l’espacement nu de la scène, la blancheur de la page où se joue le sens d’une pensée toujours à bout, fidèle à l’infidélité près. Qu’en est-il de la « tout autre pensée de la mimesis que fraie “Lacoue-Labarthe” » ?
Au mieux paradoxale, au pis aberrante, « mimétique » parce qu’il lui faudrait falloir tenir, sans aveuglement mais jusqu’au bout, une thèse de l’être : quelque déconstruction mimétique que “Lacoue-Labarthe” signe comme nom d’une tâche, singulièrement réinscrite, et quasiment fidèle. Il faut y aller. Jusqu’au bout de la démolition nietzschéenne, Nietzsche n’y étant pas allé lui-même – là aussi se fait sentir une hésitation – si inversion du platonisme il y a simplement. Jusqu’au bout de la destruction heideggérienne, Heidegger n’y étant pas pour rien dans ce tremblement vigilant qui transit la pensée d’aujourd’hui.


« La déconstruction de l’esthétique est une tâche nécessaire qu’il nous revient donc encore de poursuivre, elle est restée inachevée et s’est interrompue et comme brisée sur le roc du politique ». Il s’agit toujours de saisir Heidegger « malgré lui mais à cause de lui », et Lacoue-Labarthe le lit et le relit mordicus : « Heidegger a donné à penser que rien serait en effet “rien” (n’importe quoi) s’il n’obligeait à lui donner un lieu où s’atteste qu’en étant , il n’y est évidemment pas, par quoi et selon quoi s’ouvre un “habiter” possible. Sans cela, sans cette injonction absolument paradoxale du rien (qui n’émane de rien) et sans l’acquiescement, le nôtre, à cette impossible injonction (nul double bind plus puisant), c’est l’immonde. Et l’im-monde, c’est ce qu’il nous faut aujourd’hui refuser de servir – d’accomplir et d’accompagner. C’est un monde sans propriété ni stabilité. C’est alors qu’il n’est plus question de faire n’importe quoi et qu’il est urgent d’être juste. Notre tâche est de nous en prendre au semblant de monde qu’on nous a légué et qu’on nous fait. » Derrida demande alors : « Qui peut oser un “nous” sans trembler ? » Il tremble sans hésiter : « Ce que je partage avec Lacoue-Labarthe, nous le partageons aussi tous deux, quoique différemment, avec Nancy. Si quelque chose a bien dû nous rassembler, il n’y a jamais eu entre nous aucune ligne commune, mais quelque chose a dû favoriser un sens respectueux non seulement du droit à la philosophie, mais de la justice dans la pensée, c’est-à-dire aussi la probité dans l’écriture, l’éthique, le droit et la politique. »


Un rien fidèle, peu de chose, quasi ou trois fois rien (pas n’importe quoi, c’est tout), qui doit contraindre voire soutenir, qui doit étrangement faire quelque « mimesis déconstructrice ».