Délecture
de Nietzsche  
 

Fabien Chambon

Comment lire Nietzsche « lui-même » ? La difficulté de la lecture, ou de « l’illisibilité » de Nietzsche, se pose avec Philippe Lacoue-Labarthe notamment dans « L’Oblitération » (l’effacement des noms). Heidegger, que Ph. Lacoue-Labarthe crédite du seul « Nietzsche », est incontournable. Tout en accordant tout à Heidegger, Lacoue-Labarthe déplace l’accent de la problématique de l’aletheia vers une logique de la mimesis. Un tel déplacement a l’avantage de pointer le « sujet de la philosophie ». Pour Heidegger, Nietzsche résume le point culminant de la métaphysique, en tant qu’il est sa « dernière victime » (Platon inversé). Pour Lacoue-Labarthe, et bien que la question du Sujet soit plus précisément posée dans la modernité avec l’assomption du romantisme, Platon et Nietzsche, en un sens, se rejoignent sur la question de la mimesis – celle du retrait de l’auteur. Comment lire une thèse sur l’être, quand l’auteur – « Nietzsche » – en tant que sujet propre, s’absente ou « s’opère vivant de la philosophie » ?
 

Wagner :
La fiction
du culte  
 

Thomas Dommange

À partir principalement de la lecture de La fiction du politique et de Musica ficta, on montrera que le spectacle wagnérien reprend fantasmatiquement certains éléments de la liturgie chrétienne. Mettre au jour un tel fantasme permettrait de montrer, d’une part, que le concept de mimesis, tel que le travaille Lacoue-Labarthe, peut être pensé comme le redoublement esthétique du problème théologique de la présence réelle ; et d’autre part, que ce qui fait politiquement problème, ce n’est peut-être pas la production effective du corps de la communauté, mais l’oubli de sa dimension fictive – c’est-à-dire, justement, de sa provenance spectaculaire. La référence wagnérienne à la liturgie donnerait à voir le fantasme d’un corps politique produit par un spectacle confondu avec le culte : l’oeuvre d’art devenant le nom du rêve de cette coïncidence monstrueuse.
 

La scène
est-elle
primitive?
 

Denis Guenoun
 

Certains écrits de Lacoue-Labarthe sollicitent attentivement une notion, restreinte ou élargie, de la scène : par exemple « La scène est primitive », « Scène », « La scène de l’origine ». On essaiera moins de restituer ou de discuter ces analyses que d’interroger le concept, ou la métaphore, ou le schème de la scène dont elles font usage. Car la langue française entend sous un même mot deux acceptions que d’autres langues distinguent : le sens spatial ou architectural, et le sens dramatique, chacun d’eux déployant son étoilement. Et pourtant les philosophies récentes, souvent friandes du terme, ont rarement voulu rendre compte de son articulation interne, de la structure de sa compréhension ou du régime de son transfert. On supposera ici que son emploi chez Lacoue-Labarthe est affecté d’une certaine rigueur, et riche de quelques surprises.
 

Scènes de la
représentation
du mime
 

Magali Guiet

La scène du fou, du roi, du juif, d’Œdipe, du courtisan, du comédien, de la femme... est jouée chaque fois que sont dénoncés l’hystérie, la comédie, le faux-semblant, le futile, l’artifice –tout le théâtre du monde ; et qu’est annoncée la valeur opposée. Inéluctables scènes du philosophe et du mimos. La question politique se joue essentiellement dans le refus de la mimesis, dans l’élection et l’expulsion corrélatives de ses représentants. Mais – parodie ou non – au nom de quoi refuser ? Qui refuse qui, ou quoi ? Mimesis de la mimesis, son représentant est a priori victime de l’identification de la (sans-)figure à mille visages, confuse et paradoxalement inidentifiable : « la victime est toujours un mimos » (Ph. L.-L.) Mais l’essentiel de la question ne se joue pas moins inéluctablement dans la valeur de la mimesis. Il faut justement faire avec notre hantise de l’abysse de la mimesis, notre mépris et notre attrait pour le faiseur de paradoxe, pour le pseudo-sujet en général, mais sans la valeur (double-bind) : « Obligation nous est faite de penser ou de repenser la mimesis (ou, si tu préfères, d’un mot que je ne crois pas le moins du monde “usé”, d’en déconstruire toute l’interprétation), notre tâche est de nous en prendre au semblant de monde qu’on nous a légué et qu’on nous fait » (idem).
 

Le propre
(n')est (pas)
le proche

Leonid Kharlamov

La déconstruction de la métaphysique du propre et de l’essence ouvre la question d’une proximité étrange et inquiétante, marquée d’Unheimlichkeit. Elle dévoile cette même ambivalence monstrueuse que Freud aura soulignée quelques années avant Heidegger, celle d’un propre qui est en même temps ce qu’il y a de plus étranger. Il reste ici encore et toujours à « reconnaître qu’il est arrivé, et ne cesse d’arriver, quelque chose qui contraint à la dessaisie » (La fiction du politique). À partir de la discussion de Lacoue-Labarthe et Derrida autour des « Fins de l’homme », il s’agira d’explorer les enjeux de la déconstruction heideggérienne du propre entre son « hyperbologique » hölderlinienne et ses effets spectaculaires de réappropriation.
 

Comparatifs
de
Hölderlin
 

Esa Kirkkopelto

La lecture proposée revient aux Remarques sur Antigone – où Hölderlin articule le plus explicitement son idée de « tournant natal » (vaterländische Umkehr) – et se demande comment le tournant que Hölderlin cherche manifestement à prendre simultanément, s’inscrit dans son propre discours. L’attention se porte donc particulièrement sur les comparatifs qui foisonnent de façon caractéristique dans l’écriture du poète. Comme Lacoue-Labarthe l’a remarqué dans le même contexte, « la mania méta-physique » d’Antigone consiste dans la « comparaison » (avec les divinités). Mais la même « hyperbologique » revoit également le jour sous la forme d’une logique comparative qui ne cesse de déjouer les oppositions spéculativement relevables d’une part, et qui d’autre part, établit entre les époques, les expériences et les choses, une continuité relative, au-delà de tout « relativisme ». Cette dialectique finie, suivant laquelle se déterminent historialement les relations entre les formes de la représentation, entre la langue et le corps, trouve sa loi dans sa propre dynamique et l’exprime sous forme de superlatifs (« Le plus Haut » de Pindare). S’articule en eux la souveraineté de cette « médiateté rigoureuse » qui règne dans toutes ces relations.
 

Mime
de
rien
 

Philippe Lacoue-Labarthe

C’est parce que le Neveu (de Rameau) ou le Comédien de Diderot n’ont rien en propre qu’ils peuvent mimer toutes les « parties » ou jouer tous les « rôles ». De même, et contrairement sans doute à ce qu’ils ont pensé l’un de l’autre, c’est parce que l’homme originel de Rousseau est le plus faible et le plus « dépourvu », le plus « nul » aussi bien de tous les êtres, qu’il est le plus « ingénieux », et le mieux disposé à tout (re)produire et à s’inventer, par une opération prodigieuse, comme l’humanité elle-même.
Cette réélaboration et cette réévaluation fondamentales de la mimétologie classique, seule la grande métaphysique allemande, délibérément, ou à son insu ou même dans la dénégation, a su en recueillir, en mode ontologique, l’héritage. Dans son être ou son essence, l’homme y est devenu pure potentialité – faculté ou capacité : par exemple du jeu ou de la mise en oeuvre (de l’energeia), de la négation à même de « convertir le négatif en être », de la transformation par le travail du vide (de la kenosis) de toute humanité en souveraineté, de la puissance artiste et de la volonté du vouloir de cette puissance, de la construction et de l’installation d’une surnature technique, etc.
On peut assurément montrer – telle fut la tâche de la déconstruction des années trente et suivantes – que le déploiement de cette tradition reste surdéterminé par ladite « métaphysique de la subjectité ». Sauf, peut-être, à y reconnaître, affleurant dans les moments de plus grand risque ou de plus haute exigence :
1. La présence et le tracé, précisément, d’une ontomimétologie et d’une véritable question de la mimesis ;
2. Le fondement continûment tragique, et donc abyssal, de cette mimétologie (dont seul Hölderlin, probablement, a eu l’intuition la plus nette) ;
3. La compréhension du né-ant, et par conséquent de la mort, comme l’impossible même, à partir duquel se met en jeu l’activité mimétique.
Ces trois restrictions, ces trois réserves feraient appel à une autre « déconstruction » (s’il s’agit encore d’une déconstruction et si elle est elle-même possible), qui procéderait de la contestation (Bataille, Blanchot) de la dernière des figures de la subjectité – la déconstructrice, en effet, et celle dont les conséquences furent à bien des égards désastreuses : celle du Dasein exposé à la mort comme à « sa possibilité la plus propre ». Telle est du moins l’hypothèse.
 

Ontorythmie
 

Susanna Lindberg

Dans « Typographie », l’analyse magistrale du Ge-stell heideggérien montre son appartenance à ce que Lacoue-Labarthe appelle l’« onto-typo-logie ». Dans ses travaux ultérieurs, la spatialité du ”type” s’associe à la temporalité du ”rythme”. J’examinerai l’entrelacement de ces deux figures de la figuration en soumettant des textes de Heidegger à une approche s’inspirant de celle de Lacoue-Labarthe. Quel serait le rapport, chez Heidegger, entre Gestalt (Jünger, Nietzsche) et Geschlecht (Trakl) ? Gestalt (figure déjà recouverte) pourrait être le redoublement mimétique de Geschlecht (figure à l’instant de sa figuration). Quel serait alors l’effet de destruction d’un tel rapport sur le Ge-stell ?
 

Révolution
et mimesis
 

Artemy Magun

Une lecture lacoue-labarthienne de l’Essai sur la révolution de Hannah Arendt. Dans ce livre, l’échec des révolutionnaires français est expliqué par leur participation au cercle « illimité » de la pitié et de la violence. Arendt montre dans le même temps un complexe anti-mimétique chez les Jacobins. L’ambivalence vis-à-vis de la mimesis réunit ainsi Arendt et ces personnages. Mais elle essaie en revanche de montrer comment les révolutionnaires américains ont échappé à l’ambivalence mimétique, à cause de, ou grâce à leur tradition de vie sociale. Mais tout à coup, dans la partie poétique, non-thématique de son texte, elle mentionne brusquement la peur réciproque des premiers colons américains, qui est au fondement de leur sociabilité salutaire. Ainsi, l’argument d’Arendt ne tiendrait pas, mais ce faisant, elle reconstruit bien la structure tragique de l’événement historique, où se réunissent étroitement « mimesis » et « tournant temporel ».
 

Entre mythe
et expérience
 

Paola Marrati

Loin de tout empirisme, la pensée de Philippe Lacoue-Labarthe se tient néanmoins dans la possibilité d’une pure expérience. Expérience serait le nom – et le seul nom – d’une mise à l’épreuve qui traverse, pour les déposer, toutes les figures du mythe. Elle serait ainsi la condition, transcendantale, d’une éthique et d’une politique sans figure. On voudrait s’interroger sur ce qui protège cette possibilité d’une expérience pure du danger de se retourner dans la figure, mythique, d’une traversée du néant.
 

Langue
révolutionnaire
 

Maud Meyzaud

La citation est le principe formel de l’écriture büchnérienne. C’est suivant cette idée que Helmut Müller-Sievers relit dans La mort de Danton le « vive le roi » de Lucile, décisif à la fois pour la lecture que Celan fait de Büchner – pour la manière dont Le Méridien détermine la poésie par rapport à l’art – et pour celle de Ph. Lacoue-Labarthe dans La poésie comme expérience. Le cri de Lucile est « citation de citation » : d’après ses lectures sur la période révolutionnaire, Büchner emprunte la formule qui décida des femmes à rejoindre ceux qu’elles aimaient dans la mort (communauté des amants). Le plus propre de l’existence, la possibilité de la mort, doit ainsi en passer par la dépropriation redoublée du contenu de cette formule (royaliste). Dans cet « événement de la poésie », on est à première vue très loin de la « langue neuve » (neue Sprache) ou de la « poésie » (Poesie) qui devait accompagner, pour Marx, l’advenue des révolutions prolétariennes du xixe s. Mais peut-être en est-on hyperbologiquement au plus près, puisque c’est par un processus mimétique d’appropriation puis de désappropriation (d’oubli) que doit être rendue possible la « production » libre dans la langue révolutionnaire (« produzieren », Derrida le rappelle, est le verbe de Marx pour dire ce que le sujet parlant fera dans ou avec cette langue).
 

Portrait
de Lacoue
en Labarthe
 

Jean-Luc Nancy

La scène Lacoue-Labarthe. Tout est à jouer. Le rideau n’est pas levé. « D’ailleurs les voix tremblent ou s’exaltent curieusement, les gestes se précipitent ou sont brutalement suspendus, on voit les corps tressaillir. » Les trois coups du brigadier ne sont pas encore frappés.
 

La mort
du sacrifice 

Jonathan Rousseau

Lorsque celle-ci est récapitulée dans La fiction du politique, quatre noms de massacres disparaissent de « la liste de dix modèles historiques de l’extermination » : à la différence des juifs qui ne menaçaient pas l’Allemagne, « les Méliens menaçaient la Confédération athénienne, les hérétiques la Chrétienté, les Protestants l’État de droit divin, les Girondins la Révolution ou les koulaks l’établissement du socialisme ». Mais qu’en est-il des quatre noms disparus ? « La destruction de Carthage », la « Traite des noirs et les massacres coloniaux », et « l’ethnocide américain » ont-ils disparu par souci d’abréviation, ou ont-ils été oubliés ? On ne sortira pas de cet embarras en sachant si – à la différence des juifs – les carthaginois, les noirs et les colonisés, et les indiens disparus représentaient eux aussi une menace. La question est plutôt celle de la représentation et de la réalité de la menace. À la croisée de « Typographie » et de La fiction du politique, cette question est reposée sans oublier cette disparition, pour essayer de suivre la pensée de la victime et du sacrifice qui commande la différence symbolique de l’extermination des juifs d’Europe par le nazisme, laquelle aura conduit Ph. Lacoue-Labarthe à « l’aveu d’un pur et simple embarras – que je laisse donc tel ».